Le cuir des héros


C’est vendredi, les gares se remplissent de militaires rentrant chez eux. Tu en fais peut-être partie, gentleman, mon frère. Pourtant, je voudrais t’éviter quelques erreurs.

Digne et fier de ta condition de guerrier, tu voudrais que nul n’ignore la virilité de ton état de soldat (et particulièrement, fripon que tu es, la blonde qui partage ton compartiment).

Disons le d’emblée, il est inutile, sous peine de passer pour un mytho, d’en faire des tonnes. Le gros sac en tissu "cam" et la coupe de cheveux sont suffisants, en rajouter est très petit genre.

Passons donc rapidement en revue les erreurs les plus courantes.

Aux pieds, évite les rangers, y compris les somptueuses "desert boots" qui t’ont fidèlement servies au Liban.

A la ceinture, pas de profusion d’étuis divers : place ton Zippo dans la poche de ton pantalon, range ta pince Leatherman dans ton sac. Trois tonnes de bidules à la ceinture, c’est bon pour les bikers.

Ne roule pas les manches de ta chemise sous les aisselles, tu n’es pas en treillis ! Dans le même ordre d'idée, les T-Shirt "compagnie" et autres merveilles acquises au foyer... hum !!!

Ces derniers ont d’autres utilités : parfait pour le sport, le T-Shirt des TAP est tout à fait adéquat lorsque tu les auras quittées pour une place d’instructeur à l’école d’infanterie. Il sera aussi du plus bel effet dans ton armoire, où ta conquête de la nuit (peut être la blonde susnommée ?) ne manquera pas de le trouver avant de te rejoindre dans la cuisine ou tu prépare le café, en gentleman attentionné. Décoiffée et les yeux plein de tendresse, elle sera à croquer ainsi (peu) vêtue, ses mignons roberts déformant le motif où une tête de mort ricane sous le béret rouge, son joli fessier recouvert au trois-quarts.

Et oui, le T-Shirt du stage commando, si prestigieux, est idéal pour le sport, tolérable au barbecue familial ou en vacance à Corfou, confortable un dimanche après-midi à glander en caleçon ruiné tout en regardant la saison 7 de NCIS à la télé... En revanche, il est un peu comme certaines femmes laides : on est bien dedans, mais on ne sort pas avec !!

Si tu tiens au logo milouf (ce qui se conçoit), un polo brodé d’un insigne discret est du meilleur goût. 

Au poignet, souviens toi que la montre, c’est LE bijou de l’homme : dès lors, réserve le monstre de technologie en plastique pour le terrain (et à propos de bijoux, une vieille règle d’élégance limite leur nombre à trois au total, alliance - éventuelle - comprise... ce qui est fort judicieux : la profusion de chaines-gourmettes et autre ferraille est bonne pour les macs).

Pour la veste, il est évident que, sous peine de passer pour un bleu-bite, tu éviteras tant la gore-tex que la polaire reglo. Un blouson de cuir de bonne facture est infiniment préférable.

Oui, c’est bien de cuir que je parlerai ce mois-ci. De cuir d'inspiration mili, je te parlerai de cuir moto une autre fois.

Passons rapidement sur les magnifiques blousons de l’armée de l’air française, en cuir bleu foncé, adopté en brun par l’ALAT. Pour attaquer les stars du cuir mili, les blousons US des années 40.





Standardisé en 1931 par la "clothing branch" de l’Army Air Force, le blouson A2, parmi les plus beaux jamais créés, remplace le A1, en service depuis 1929 mais qui ne donne pas satisfaction .C’est un succès immense, non seulement auprès des aviateurs, mais aussi, un peu plus tard, chez les parachutistes. 

De 1931 à 1942, il est réalisé en flancs de cheval (horseskin), puis devant les nécessités de l’effort de guerre, en peau de chèvre (goatskin). Disponible en plusieurs tons de brun, du chocolat foncé jusqu’au havane en fonction des fournisseurs, il est porté sur tout les fronts de la seconde guerre mondiale, aussi bien par les pilotes des "Tigres volant" en Chine que par ceux de la 8° Air Force en Angleterre. Supprimé en 1945, il est réintroduit par l’US Air Force en 1988, probablement sous la pression des pilotes, jaloux de leurs collègues de la Navy qui ont conservé leurs "Cuirs" depuis 1938.

Actuellement, les firmes EASTMAN et BEACON NY produisent des répliques identiques aux modèles d’époque, contrairement à AVIREX (rebaptisé COCKPIT) qui fournit une version modernisée, de coupe plus ample et munie de poches verticales pour les mains (je suis moins fan!). Rapidement se fait sentir la nécessité d'un blouson d'hiver. Il est pris modèle sur la fameuse "IRVIN-JACKET" de la RAF. 

Anecdotiquement, le General Galland, le célèbre as de la Luftwaffe, portera toute la guerre une Irvin Jacket britannique acquise durant un show aérien en 1938, et le B3 de l’Air Force est surtout célèbre pour avoir été porté par un tankiste, le Général Patton. Plus court que l'Irvin et fabriqué en mouton blanc plutôt qu'en mouton d'écosse, ce blouson est doté d'une seule poche verticale plaquée dite "poche à carte"! Ce blouson est appelé B3, B signifiant "vêtement d'hiver" et le 3 pour "troisième modèle de blouson de vol".

A noter que la NAVY (et les Marines) sont eux dotés d'un blouson de coupe plus ample - le A2 est vraiment taillé prêt du corps - et doté d'un col amovible en fourrure, le G1, créé en 1938 et porté depuis sans interruption jusqu'à nos jours.

Bien sûr, les allemands porteront, eux aussi, des blousons de cuir, mais sans qu'aucun ne deviennent jamais réglementaires. La firme Messerschmitt, entre autres, fournira à titre publicitaire (hé oui) de forts jolis cuirs noirs aux pilotes des escadrilles de chasse.

Fort logiquement, et dès l’immédiat après-guerre, le cinéma allait s’emparer de ce vêtement déjà mythique. On verra ainsi le A2 sur le dos de Steve McQueen dans "La grande évasion", et sur celui de Ben Affleck dans "Pearl Harbour"… et dans quantité d’autres films : Michael Caine porte une Irvin-jacket toute à fait adéquate dans "La bataille d’Angleterre", et, bien sur, le blouson de Tom Cruise dans "Top Gun" est un G1.

Plus intéressant :le Colonel "Pips" Priller, le pilote de la Luftwaffe qui survola la Normandie à l’aube du 6 juin ’44, prêta son propre blouson de vol, celui-là même qu’il portait ce jour là, à Heinz Reincke, à l’acteur qui interprète son rôle dans "Le jour le plus long".

Et les flight jackets envahirent le cinéma :

  • Des B3 pour Ronald Reagan et Errol Flynn dans "Desesperate journey",
  • Un A2 pour Robert Stack dans "Fighter squadron",
  • Des G1 pour Tom Selleck dans "Magnum" et pour David James Elliott dans "JAG",

Et j’en passe…

Oui, il y a plus de 70 ans, des gamins aux commandes de P-40 poussifs bétonnèrent dans la légende un standard de l’élégance masculine.

Donc, la prochaine fois qu’un vendredi, dans une grande gare, un guguss se promènera le crâne tondu, avec un sac TAP, vêtu comme un taggeur de cité d’une copie albanaise d’un jeans Armani et d’un haut de survêt’ estampillé aux armes (pourtant prestigieuses) du 93°RAM, il sera certain, soit que ce n’est pas un gentleman, soit qu’il est complètement irrécupérable !!!